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Cheval de Troie I

Le voyage n’a pas forcement été plus difficile que d’ordinaire mais comme à chacun de ses retours, il a une fringale terrible. Dans ces moments là il se rappelle que gamin, lorsqu’il choppait un rhume ou restait cloué au lit, il avait pour habitude une fois guéri de se ruer sur un morceau de poulet ( cuisiné par sa mère ) ou un bout de fromage. Tout bonnement l’impression de renaître à la vie.
Ce soir il se trouve donc au restaurant, en compagnie de sa femme, occupé à causer. Anecdotes du voyage, nouvelles de la famille et des amis, quant un homme qu’il prend pour un serveur venu noter la commande, se penche vers lui. Il s’apprête à lui dire qu’il n’a pas encore fait son choix. Mais il est à côté de la plaque. L’homme a, dissimulé à l’intérieur de la manche de son veston, un couteau. Sidéré par le lieu, l’atmosphère, le plaisir des retrouvailles, il n’esquisse aucun geste. N’en a pas le temps. Résultat il a planté, quelque part entre l’omoplate et le coeur, une lame. Morceau de fer aiguisé dans son corps si mou. Merde, c’est trop con ! Il ne peut pas mourir ainsi, sans pousser un cri, sans revoir sa femme nue, la toucher, lui dire quelques mots ainsi qu’à des amis.
Le couteau enfoncé a le pouvoir de lui coller la langue au fond du palais, de la rendre inerte. Tout ça est un mauvais rêve, faut qu’il se repasse la scène. Pas possible autrement.

De nouveau il entre dans le restaurant, se dirige vers la table qui leur est présentée. Une table à l’écart comme le sont la plupart des tables de cet établissement qui privilégie l’intimité. Il observe sa femme, traque le moindre détails, à l’affût de ce qui pourrait la trahir et donc l’alerter lui, si sûr d’être au bon endroit, au bon moment. Il remarque accrochée au mur, l’affiche sous verre d’une peinture d’Arcimboldo. Soudain la nourriture a un aspect inquiétant. La sensation que le tableau le dévisage, lui envoie des signes. Là-dessus se pointe notre homme, celui qu’il prit pour un serveur. Maintenant qu’il a réussi péniblement à rembobiner le film des évènements, il se dit que c’est impossible. Que cet homme ne peut pas être l’un des amis de la famille. Comment se fait-il qu’il ne l’ait pas reconnu ?
Est-ce la perruque qu’il trouve vulgaire et ou la barbe qu’il s’est laissé pousser ?
Être la victime d’un crime passionnel ? Non il doit se calmer mais son esprit s’agite et le couteau l’entraîne sur une pente délirante.

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